Bibliographie

Trajectoires de l’exil

Petre Raileanu

Editions Non Lieu
350 pages
Décembre 2025

Le volume signé par Petre Raileanu et Giovanni Rotiroti constitue une contribution de premier plan à la réflexion contemporaine sur les rapports entre exil, langue et identité culturelle. Le titre, Trajectoires de l’exil, évoque non seulement des parcours géographiques de déracinement, mais aussi des métamorphoses intérieures et linguistiques qui marquent profondément l’écriture des auteurs étudiés. L’exil est ici saisi dans sa double nature : condition historique et géopolitique, mais aussi expérience ontologique et psychique, capable de redéfinir radicalement le rapport de l’auteur à la langue et à lui-même.

   La première partie, due à Petre Raileanu, met en lumière la généalogie historique et culturelle de la présence française dans la modernité roumaine. L’essai initial, Bucarest–Paris aller simple, reconstruit avec une documentation solide les racines du « mythe français » en Roumanie, montrant comment, dès le XIXᵉ siècle, la langue et la culture françaises ont représenté pour les élites roumaines un modèle de modernité, d’émancipation et d’ouverture européenne. Cette « seconde latinisation », ainsi que l’ont appelée les linguistes, prépare le terrain à l’émigration intellectuelle du début du XXᵉ siècle, lorsque des figures comme Tristan Tzara, Benjamin Fondane, Ilarie Voronca ou Gherasim Luca trouvent en France l’espace d’une révolution poétique. Raileanu analyse avec finesse des parcours singuliers : celui de Panaït Istrati, « miraculé de la vie, sauvé par l’écriture », celui de Fondane, qui rejette le surréalisme au nom d’une poésie existentielle, ou encore celui de Tzara, fondateur du mouvement Dada et interprète d’une modernité radicale et iconoclaste. Il en résulte un tableau riche et complexe, où le choix de la langue française n’apparaît jamais comme un simple outil, mais comme un geste de métamorphose identitaire.

   La seconde partie, rédigée par Giovanni Rotiroti, approfondit la réflexion sur le plan philosophique et intertextuel. L’exil devient ici une catégorie herméneutique permettant de lire tant l’œuvre de Fondane, envisagée à travers sa « poétique de l’abîme », que celle de Cioran, interprétée dans son dialogue souterrain avec Heidegger et Freud. Rotiroti consacre également des pages originales aux relations entre Paul Celan et Gherasim Luca dans le Bucarest de l’après-guerre, au thème de la « monstruosité de l’Autre » dans le théâtre d’Ionesco, ainsi qu’au lien inédit entre corps et langage dans les écritures d’Urmuz et de Luca, définies comme « matérialisme enchanté ». L’analyse révèle comment l’exil, loin d’être uniquement perte ou désenracinement, peut devenir lieu d’expérimentation extrême, où la langue se fait corps, résistance et réinvention de la subjectivité.

   L’un des aspects les plus convaincants de l’ouvrage réside dans sa capacité à tisser ensemble la dimension historique et la dimension existentielle. D’un côté, il retrace les parcours concrets de l’émigration littéraire roumaine en France ; de l’autre, il explore l’expérience intime, douloureuse, de l’écriture dans une langue d’adoption. Les témoignages de Cioran, Eliade et Ionesco révèlent la déchirure identitaire implicite dans cette épreuve : l’être « héroïquement traître » à sa langue maternelle, selon l’expression de Cioran, ou encore la sensation, confiée par Ionesco, que « si j’étais Français, je serais peut-être génial ». La langue étrangère devient ainsi non seulement un instrument de communication, mais un espace de renaissance et de désarroi, où le sujet se recrée entre nostalgie et désir d’universalité.

   En conclusion, Trajectoires de l’exil s’impose comme un ouvrage de référence pour les recherches en littérature comparée, en études de l’exil et en francophonie. L’entrelacement des voix de Raileanu et de Rotiroti produit un discours dense, cohérent et passionné, qui restitue toute leur dignité et leur complexité à des écrivains trop souvent relégués aux marges ou oubliés « dans deux langues ». Ce livre démontre comment l’exil, loin d’être une condamnation, peut devenir une extraordinaire opportunité de régénération esthétique et intellectuelle. Un volume indispensable pour comprendre non seulement la littérature de l’exil roumain de langue française, mais plus largement la condition de l’artiste dans la modernité.

Les avant-gardes en Roumanie

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